Documents / Angers... Octobre 1912.
 

I- PÉRIODE CLAIRE

Angers... Octobre 1912, mon entrée à l'École des Arts.
Je revois encore le vaste porche de pierres blanches; le haut mur qui isole complètement les bâtiments, portant en relief sur façade des noms célèbres de la science : Pascal, Papin, Galilée, Ampère, Fulton...

Mon père avait tenu à m'y accompagner. Ce furent alors la présentation au Directeur, la visite à l'agent comptable, la prise en charge du trousseau dans la caisse-malle et aussi l'habillement sous la Mecque. Sorti de là enveloppé dans un uniforme tout brillant, flambant neuf, portant sur ses nombreux boutons dorés mon nouveau destin : École Nationale d'Arts et Métiers. Angers.

J'ai fait ensuite connaissance avec la vieille école qui m'accueillait, où fort heureusement je retrouvais quelques camarades, conscrits comme moi.
Puis accompagné mon père à la gare, non sans un serrement de coeur, en me retrouvant soudain seul : coupure brutale des liens de famille qu'il me fallait quitter à nouveau.

J'ai encore devant les yeux le groupe en silhouette de mes Anciens, assemblés à l'entrée le soir de leur rencale :
longues capotes sombres, visières roulées, airs terrifiants, bien faits pour nous causer quelques frayeurs. Les Anciens !... Les brimades !... Les boulotages !... Quelles aventures nous étaient réservées !

Et aussi j'ai dans l'oreille les premiers roulements de taps, brisant notre sommeil pour nous ramener, toujours et sans cesse, à une vie rude et monotone : taps au réveil, taps aux repas engloutis, taps au pionçoir, comme taps aux cours, à l'étude, à l'atelier, roulements tristes, gris, cafardeux, dont on aspirera bientôt à entendre le dernier.

Comme il me semblait grand l'amphi de conscrit où l'on nous plaça par ordre alphabétique alterné, du marais à la montagne.
Le surveillant (que nous désignions tout autrement) nous observait les premiers jours à la dérobée, pointant ses listes, pour mieux nous connaître. Au début ses observations se faisaient mielleuses, sans doute pour nous habituer à l'atmosphère maison. Mais très vite ces retraités de l'armée, jaloux de notre formation, pas très intelligents, subissant l'emprise de leurs longues années de caserne, nous harcelèrent sans répit pour des futilités, faisant sentir durement le poids d'un règlement vétusté, d'inspiration militaire.

Il n'y avait plus de salle de police, mais des observations chiffrées par points négatifs, savamment graduées et distribuées : souliers mal cirés, casquette qui s'attardait sur la tête, éclats de voix..., nous faisaient craindre le N.O. (privation de sortie jusqu'à Nouvel Ordre), très mauvais départ pour la suite de nos études.

Traditions des Anciens. Traditions de la « Strass ». Traditions des professeurs, usés, aigris par une activité monotone et provinciale, sans aspirations, ni joies. Traditions toujours et partout. Dans ce moule où tant étaient passés, nous passions à notre tour, recevant de nos Anciens l'esprit gadzarique que nous aurions à transmettre. C'est là la chaîne, « ce cordelet caché sous les rameaux », dont parle une de nos chansons de monôme. Pas drôle ce premier dimanche de sortie, premier jour de contact avec nos Anciens, jouant aux croquemitaines. Que de craintes, que de refoulements, que de révoltes contenues. Mais aussi quelle école d'obéissance, d'humilité, quelles bonnes leçons pour savoir, plus tard, commander.

Sainte Cécile, réveil en Ems, lampions verts éclairant les cloîtres, revue sous les guirlandes illuminées, refrains qui entrèrent en nous et qui y demeurent encore, qui nous émeuvent, lorsqu'on rêvant nous les fredonnons, très doucement, comme pour ne pas effaroucher ces souvenirs, témoins précieux de notre jeunesse. Comme nous étions déconcertés ce dimanche de la « revanche », où nos Anciens, à leur tour, subissaient notre loi. Ce n'était pas si facile. Mais ce jour-là les brimades prenaient fin.


Il y avait dès lors trois promotions bien unies à l'École des Arts, bien soudées fraternellement. Les arbres ont reverdi, le doux soleil de l'Anjou, qui dore si joliment les grappes, nous souriait par-dessus les murs. C'est l'Ascension, son monôme; la jeune musique trop ardente, bafouillant avec ses clairons tonitruants et lançant aux échos de magnifiques fausses notes. Chansons de monôme apprises dans les coins des cours, la Délivrance des Anciens : monôme dans Angers souriant et bon enfant, spirale, voitures fleuries, la Clé, la Pipe, rassemblement au Sol's. (Qu'il a changé depuis, hélas !)

Adieu mes Anciens, adieu à vous que je ne reverrai plus qu'accidentellement dans la vie. Comme elle fut dure cette année de conscrit avec ses semaines qui n'en finissaient pas, année de claustration dont souffraient nos dix-huit ans, et pourtant comme elle passa vite, comme elle est loin déjà !
Vint l'année de viscrit, année neutre entre deux promotions se recherchant d'instinct. Désir de vieillir pour en finir au plus vite, année où nous marquions au tableau noir les jours restant encore à égrener au coeur d'un sol's grandissant, mordant par à-coups la ligne d'horizon.

En tournant sous les cloîtres bien sagement, nous arrivions à l'Équerre; première mi-temps finie... Était-ce bien une fête : pas pour la « Strasse » assurément !
Et que penser de « La Glacière », dortoir installé sous les toits où les lavabos gelaient chaque hiver des semaines entières. Les fenêtres remplacées, pendant les vacances de Pâques, par des châssis fixes, sans doute pour conserver l'été une température plus tiède, mais surtout dans l'espoir de réduire les possibilités d'évasion de la « Bande », bête noire de la « Strass », hantise de ses nuits. Glacière ! Démastiquage de tes vitres un jour de canicule ! Prison hermétique où nous étouffions suivant les saisons, dans un air empuanti.

Élections de l'Ascension faisant fleurir des affiches énormes, réalisées aux pionçoirs avec des moyens de fortune et suspendues à l'aube, à quelque 10 mètres, à travers la Cour des Cloîtres. Puis rêveurs, nous admirions, en amphi, notre drapeau tout neuf, brodé aux chiffres de la promotion. Il y eut cette année-là un accrochage de nuit entre la Bande Noire et l'Administration. Trois de nos Viscrits étaient à 8 heures du matin déjà rejetés derrière les grilles. Au revoir Amis, la vie vous vengera. Grandes vacances 1914. Le sol's est à 365. Mais les affiches blanches chargées de deux drapeaux tricolores sont bientôt collées dans tous les coins de France. Le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août. Adieu Boquette, le soleil s'est caché pour longtemps.

A. Voyer (Angers 12-19).

Extrait du livre de J.Guillou 'Un siècle sous les Cloîtres du Ronceray' 1956


 
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