|
II- PÉRIODE SOMBRE
Au rassemblement du printemps 1919, dans notre vieille école, les
uniformes bleu horizon se mêlaient aux vieux unifs bleu marine devenus
parfois trop petits. Il y avait beaucoup de képis à galons d'or,
de vestes bien garnies de médailles et de croix, gagnées contre
la Peur et contre la Mort. Il n'y avait plus de ces grands garçons
rieurs qu'accablaient de vexations une administration incompréhensive;
il y avait maintenant des hommes au front soucieux, ridés, burinés
par quatre ans de guerre; il y avait des estropiés, des malades,
tous essayant de retenir un printemps qui s'enfuyait, qu'ils n'avaient
pas connu, qu'ils ne connaîtraient jamais.
|
Et dans leur cœur
l'ombre des trente croix de bois plantées un peu partout,
en Artois, en Champagne, en Argonne, en Alsace, à Verdun,
brisaient les élans de gaîté que leur jeunesse réclamait.
Adieu, amis tombés en héros et que nous ne reverrons plus
! Notre vie, alors à son départ, fut coupée par la guerre
et marquée à tout jamais de son sceau noir.
Comme elles furent pénibles à accorder à ces jeunes hommes,
morts en sursis, les quelques libertés dont leur âge avait
besoin. Quelles déchirures dans le vieux règlement militaire,
dont l'Administration n'avait jamais voulu s'écarter. Et
toute honteuse de se sentir si petite, si mesquine, elle
masquait sa déconvenue par des attentions inusitées, souhaitant
au fond d'elle-même nous voir partir le plus tôt possible.
Combien était drôle la tête que faisaient ces professeurs,
embusqués durant ces quatre années tragiques, se prêtant
aux travaux les plus étranges, les plus vils, pourvu qu'ils
se situent bien loin du front, même à l'École, transformée
durant ces années en atelier pour l'armée, puis en hôpital.
|
 |
Coupure avec le passé, coupure très profonde.
Enfin, double délivrance en septembre 1919 : notre délivrance
de l'École et la fin du cauchemar.
Et dans la vie notre vaisseau s'élance,
Sur une mer qu'agile le hasard.
Fortune ? Misère ? Petites joies ? Grandes
peines ?
Près de quarante ans sont passés. Dispersées, bien loin les unes
des autres, d'autres croix sont venues rejoindre les premières
: amoindris, déprimés par la guerre et ses suites mauvaises, avides
de revivre, un sur deux manque aujourd'hui à l'appel. Nos rassemblements,
difficiles, nous retrouvent chaque fois moins nombreux, plus tristes,
plus désolés, appesanti par un sort qui ne nous fut jamais favorable.
Jeunes conscrits de la vieille Boquette ayez foi en l'avenir;
mais regardez de temps à autre en arrière. Songez à ceux de Beaupréau
qui montrèrent le chemin, à ceux qui suivirent et apportèrent
leur pierre à l'édifice. La route est belle, et il faut surtout
la voir telle. Pensez au vieux Ronceray plusieurs fois centenaire,
aux ombres qui tournèrent sous ses cloîtres. Que son clocheton,
se découpant sur le ciel d'Anjou, soit pour vous un symbole et
une règle : maintenir toujours plus haut l'esprit de notre vieille
École, fabrique inlassable de Gadzarts, pétris de fraternité.
A. Voyer (Angers 12-19).
Extrait du livre de J.Guillou 'Un siècle sous
les Cloîtres du Ronceray' 1956
|