Documents / Dessins d'élèves aux Arts et Métiers
 


"Le dessin industriel"

"Les élèves des Arts et Métiers dessinent beaucoup et acquièrent une grande maîtrise en dessin industriel. On le reconnaît et cela ne leur vaut nulle gloire, car cet art d'un apprentissage si difficile est assez méconnu. C'est injuste, car la qualité du dessin d'exécution influe grandement sur la marche des travaux d'une usine. Pour le savoir, il faut avoir été obligé de travailler avec ces dessins aussi peu intelligibles que le charabia d'un mauvais écrivain : tracés à multiples interprétations, à cotes insuffisantes ou contradictoires, devant lesquels modeleur, traceur et leurs chefs tiennent des conciliabules exaspérants; ils perdent des demi-heures parce que le dessinateur s'est épargné des minutes ou connaît mal son métier. Et cela n'empêche pas toujours les erreurs.

Chose curieuse, la qualité du dessin industriel a décliné en France en même temps que l'enseignement en était développé par la Direction de l'Enseignement technique. Effet de l'affaiblissement général de la discipline sociale : on bâcle sa tâche avec le moins de peine qu'il se peut et sans se soucier de ceux qui la poursuivront après soi. Effet aussi des nouvelles méthodes d'enseignement. Comme pour l'atelier, on a cru faire un progrès énorme en faisant faire à l'élève du dessin « comme dans l'industrie », c'est-à-dire dépouillé de tout ce qui tenait dans la présentation au côté artistique et ornemental. (N'étant pas un contempteur systématique des nouveautés, j'estime qu'il n'est pas mauvais d'avoir introduit l'initiation à la connaissance et à l'usage des nouveaux signes conventionnels dits « normes ».)

Au bureau d'études il n'y a pas de temps à perdre en enjolivements et à l'école il ne faut pas d'excès dans ce sens. Il y en eut, moins cependant qu'on l'a prétendu, car on n'imagine plus aujourd'hui avec quelle rapidité un élève arrivait en quelques mois à exécuter lettres dessinées, traits de force, lavis, points ronds et autres agrémentations du dessin. Quant à l'apprentissage du « dessin d'industrie », c'est une plaisanterie : toute personne au courant sait que pour un dessinateur n'ayant jamais fait que du dessin d'école à la plus ancienne manière, l'adaptation à tous les usages, y compris celui des normes, était instantanée. En somme, en partant d'une vue juste on a été trop absolu; là aussi on a méconnu la valeur éducative des travaux pratiqués à l'école. La tyrannie des anciens professeurs quant à la présentation était un dressage moral autant que de la main et du goût, elle formait les élèves à leur insu à une discipline personnelle sans diminuer en rien leur future capacité de production. La bonne règle en dessin comme en broderie et en conduite des automobiles est d'apprendre à faire bien d'abord; quand on sait faire bien, on peut aller aussi vite et plus vite que quiconque tout en faisant mieux.

Et puis, la conception utilitaire exclusivement et en tout n'améliore ni l'élève, ni l'homme, ni l'ingénieur. Une note d'art n'ôte rien à la valeur d'utilisation du produit, mais au lieu du bâclé elle donne du fini. Les gadz'arts tirent de grands avantages de leur connaissance approfondie du dessin, quelque fonction qu'ils exercent, la faculté de « lire » rapidement des plans, d'y découvrir l'erreur, de voir l'objet dans l'espace, est d'un intérêt évident pour l'ingénieur d'atelier. Et plus encore pour l'ingénieur d'études qui, s'il est rompu à la pratique du dessin) trouve avantage à dessiner lui-même ses projets ou au moins les esquisses.

Il fixe sa pensée et ses calculs au fur et à mesure qu'ils progressent, il découvre des vues utiles à son ouvrage, il redresse ses erreurs et reconnaît des difficultés et impossibilités d'exécution, surtout s'il est au courant des opérations d'atelier, évitant ainsi les coûteuses corrections, toujours imparfaites, en cours de fabrication. Les appareils à dessiner modernes réduisent d'ailleurs très considérablement le temps de la besogne matérielle.

Pour un grand chef, il est excellent de pouvoir exprimer clairement sa pensée et préciser certaines instructions d'un crayon expert et rapide, et il lui est presqu'indispensable de pouvoir saisir parfaitement les projets de ses ingénieurs, afin d'apporter à leur mise au point la contribution qui lui revient.

Le lecteur, qui était imparfaitement informé, connaît maintenant les hommes que forment les écoles nationales d'Arts et Métiers, leurs possibilités, leurs tendances, leurs qualités et leurs défauts (...).

Il pourra s'étonner que l'Etat ait si longtemps différé la reconnaissance officielle de leurs aptitudes affirmées depuis de longues années."

Paul Popin - LES GADZ'ARTS - 1947.

Dessins réalisés par C. Vignard (Aix 1883) en 1883.

 

 
. . .