Documents / L'ingénieur à la fin du XIXème siècle d'après Paul Popin - 1947.
 


"Au temps de mes débuts, nombre de chefs d'industrie, et non des moindres, étaient avant tout des marchands complètement imperméables à toute suggestion d'ordre technique et scientifique. Une anecdote authentique éclairera cette définition.
Une entreprise avait une usine en province et un magasin de vente à Paris auquel l'usine livrait ses produits à un tarif d'ordre, immuable. Le comptoir de vente, lui, vendait à sa clientèle le mieux qu'il pouvait : — Je ne sais ce que fait Y. (l'ingénieur), me dit un jour l'usinier, mon usine ne va pas du tout, elle me mange de l'argent. Heureusement que mon comptoir est bien conduit et en gagne ! — La balance générale, dis-je, est-elle mauvaise ? — Non, le solde est bénéficiaire. — Vous avez alors un sûr moyen de l'augmenter, fermez votre usine et ne gardez que votre comptoir... La réponse n'est jamais venue.
Pour les industriels de cette espèce, il y avait deux groupes d'opérations d'usine : celles qui conduisent à des rentrées et celles qui conduisent à des débours.
De par cette vue sommaire, tout projet d'installation ou d'amélioration techniques était suspect et rejeté ou au moins ajourné ; on ne croyait pas au profit immédiat.

Si par aventure un ingénieur avait obtenu de faire une installation de cette nature, il s'entendait demander tous les jours si cela serait bientôt terminé, s'il croyait vraiment que « ça irait ». Et si cela n'allait pas tout à fait bien au premier essai, si les factures n'augmentaient pas dès le premier mois, le brave usinier, sincèrement inquiet, se demandait sérieusement s'il n'avait pas écouté un loufoque qui allait le ruiner. Les traitements des cadres techniques figuraient au bilan au poste des Dépenses improductives (chose vue) au même titre que le parterre fleuri à l'entrée de l'usine et la subvention inévitable à la société de gymnastique du lieu. Sans doute, il fallait bien aussi payer les comptables et préposés aux factures, mais ceux-là, on comprenait ce qu'ils faisaient : n'était-ce pas eux qui préparaient et opéraient les rentrées de fonds grâce auxquelles l'usine « pouvait tourner » ? Et le jour où il y aurait à nommer un directeur, on le choisirait parmi eux et très exceptionnellement parmi les ingénieurs.

Ce fut l'un des aspects curieux et déplorables de ce XIXè siècle où se multipliaient les découvertes scientifiques applicables à l'industrie. Pendant que l'Amérique, l'Angleterre, l'Allemagne et tant d'autres nations rénovaient hardiment leur outillage et leurs méthodes, on s'attardait en France à considérer les ingénieurs comme un rouage de second ordre, leurs avis prévalaient rarement et nos usines, dans leur ensemble, conservaient leurs machines anachroniques retapées indéfiniment, avec leur organisation et leur comptabilité d'artisan de 1800. La France, malgré la qualité de ses savants, de ses ingénieurs, de ses inventeurs et en dépit de brillantes exceptions, se faisait distancer honteusement par des peuples moins doués.

Ces temps ne sont plus, l'ingénieur n'est plus méconnu et souvent même le gérant d'entreprise est lui-même un ingénieur. D'ailleurs, nombre de ces anciens propriétaires, dont toute la science tenait dans la roublardise des marchés avantageux, ont voulu que leur successeur présomptif, fils ou gendre, ait fait des études d'ingénieur. Effet d'une mode, désir d'orner leur raison sociale d'un titre de diplômé ? Peu importe, le fait est là. Nos usines sont mieux conduites et si l'industrie souffrait encore avant la guerre, cela tenait généralement à d'autres causes, notamment à une mauvaise politique économique et à l'esprit financier qui gagnait les conseils d'administration. Sans prétendre traiter ici ce point important de la question, disons que le financier 100 % perd de vue le but premier de l'industrie qui est de produire et mettre à la portée de la masse des hommes les choses nécessaires à la vie civilisée, en laissant aux entrepreneurs un profit raisonnable et légitime. Pour ledit-financier, le profit produit par l'exploitation technique devient en quelque sorte accessoire. Faire jouer l'accordéon à la cote de ses actions en vue de ventes et d'achats en bourse alternés, constituer des trusts, ruiner un concurrent pour l'éliminer, acheter des puissances politiques, sont des opérations beaucoup plus fructueuses. Et si d'aventure ces opérations tournent mal, on n'a pas à se désoler, car on a travaillé avec l'argent des autres. La rétribution aussi basse que possible du personnel est également un principe cher au financier intégral, qu'il applique surtout aux cadres, moins redoutés que les ouvriers.

Pour la résolution des problèmes sociaux, les ingénieurs, en tant que Corps, furent longtemps ignorés totalement, et pour la consultation et pour la conclusion d'accords. Lors des conflits de 1936, ils furent tenus pour inexistants par le gouvernement, par la masse ouvrière et par le patronat, ainsi du reste que tout le corps de maîtrise et tout le personnel administratif et commercial. Après cette crise ils obtinrent d'être pris en considération, mais il semble que c'est seulement à la suite de cette malheureuse guerre qui laisse l'industrie en un si misérable état que l'action des ingénieurs va être vraiment à même de se faire sentir. L'évocation de temps disparus a eu peut-être quelque intérêt pour les vieux ingénieurs, mais mon but a surtout été de faire connaître aux jeunes l'atmosphère dans laquelle devaient opérer, entre 1850 et les abords de 1914, presque tous leurs prédécesseurs et en particulier l'ancien élève des Ecoles Nationales d'Arts et Métiers."

Paul Popin (Châlon 1893)- LES GADZ'ARTS - 1947.

 
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