|
L'ECOLE NATIONALE DES ARTS ET METIERS
DE CHALONS-SUR-MARNE
La France possède trois écoles nationales
d'arts et métiers : une à Châlons, une
à Angers, et une à Aix. Ces trois écoles
n'ont été établies que successivement,
et dans une période de quarante années, la
seconde à une distance de neuf ans de la première,
et la troisième à une distance de trente et
un ans de la seconde : ainsi, celle de Châlons fut
instituée en 1803, celle d'Angers en 1811, et celle
d'Aix en 1843. Toutefois, les deux premières ne prirent
pas naissance dans les villes où nous les voyons
aujourd'hui. L'Ecole de Châlons eut d'abord pour berceau
le palais même de Compiègne, et ne s'établit
à Châlons-sur-Marne qu'en 1806; celle d'Angers,
instituée primitivement à Beaupréau,
ne fut transportée à Angers qu'en 1814. Quant
à la dernière, magnifiquement dotée
par la municipalité de la ville d'Aix d'un immeuble
d'une valeur de 500 000 francs, ancien couvent devenu tour
à tour collège et caserne, elle est très
confortablement restée dans sa première demeure,
et tout porte à croire qu'elle ne la quittera pas
comme ses ainées. |
 |
Les développements toujours croissants
de l'industrie, surtout dans les années trente dernières
années de ce demi-siècle, ont exigé l'établissement
successif de ces trois écoles. Quand on songea à
créer celle d'Aix, déja depuis longtemps Angers
et Châlons ne répondaient plus aux besoins de la
situation. Ces écoles, où les élèves
reçoivent un enseignement industriel des plus complets,
tout à la fois pratique et théorique, sont de
véritables pépinières, non-seulement d'ouvriers
habiles, mais de contre-maîtres, et de chefs d'atelier,
etc. Or tous les grands chantiers de constructions mécaniques
et autres, Indret, la Basse-Indre, Toulon, le Creusot, la Ciotat,
absorbaient, dès 1840, presque en leur entier, toutes
les promotions annuelles des deux premières écoles.
Pour satisfaire aux demandes des établissements moins
considérables, et être en mesure de faire face
à celles qui ne pouvaient manquer d'avoir lieu par suite
du développement de la navigation à vapeur et
de l'extension des lignes de chemins de fer, il fallut instituer
une troisième école sur le modèle des deux
autres. Du reste, c'était presque là une nécessité
topographique : le Nord et le Centre avaient chacun leur école
; le Midi seul n'en possédait pas. Un grand tiers du
pays se trouvaient donc ainsi comme déshérité
du bénéfice de ces institutions ; car les familles
des départements méridionnaux ; si éloignées
d'Angers et de Châlons, devaient naturellement hésiter
à y envoyer leurs enfants. Aujourd'hui chacune des grandes
divisions du territoire possède son école nationale
d'arts et métiers, ce qui permet une plus grande et plus
égale profusion, par tout le pays, des sujets sortant
de ces foyers de science industrielle.
La circonscription de l'Ecole de Châlons comprend les
départements :
De l'Aisne, de l'Allier, des Ardennes, de l'Aube, de la Côte-d'Or,
du Doubs, de l'Eure, du Jura, de la Marne, de la Haute-Marne,
de la Meurthe, de la Moselle, de la Nièvre, de la Meuse,
du Nord, de l'Oise, du Pas-de-Calais, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin,
de la Haute-Saône, de la Seine, de Seine-et-Marne, de
Seine-et-Oise, de la Seine-Inférieur, de la Somme, des
Vosges, de l'Yonne.
La circonscription de l'Ecole d'Angers
comprend les départements :
Du Calvados, de la Charente, de la Charente-Inférieure,
du Cher, des Côtes-du-Nord, de la Creuse, de la Dordogne,
d'Eure-et-Loir, du Finistère, du Gers, de la Gironde,
d'Ille-et-Vilaine, de l'Indre, d'Indre-et-Loire, des Landes,
de Loir-et-Cher, de la Loire-Inférieure, du Loiret, de
Lot-et-Garonne, de la Manche, de la Mayenne, du Morbihan, de
l'Orne, des Basses-Pyrénées, des Hautes-Pyrénées,
de la Sarthe, des Deux-Sèvres, de la Vendée, de
la Vienne, de la Haute-Vienne.
La circonscription de l'Ecole d'Aix comprend
les départements :
De l'Ain, des Basses-Alpes, des Hautes-Alpes, de l'Ardèche,
de l'Ariège, de l'Aude, de l'Aveyron, des Bouches-du-Rhône,
du Cantal, de la Corrèze, de la Corse, de la Drôme,
du Gard, de la Haute-Garonne, de l'Hérault, de l'Isère,
de la Loire, de la Haute-Loire, du Lot, de la Lozère,
du Puy-de-Dôme, des Pyrénées-Orientales,
du Rhône, de Saône-et-Loire, du Tarn, de Tarn-et-Garonne,
du Var, de Vaucluse.
L'Ecole de Châlons servit de type
à celle d'Angers d'abord, et celle d'Aix ensuite. Dans
les premières années de son existence, elle contenait
450 élèves, qu'elle distribuait en dix ateliers
: 1° de forge ; 2° d'ajustage ou de serrurerie ; 3°
d'ébénisterie ; 4° de charronnage ; 5°
de ciseleurs sur métaux ; 6° de menuiserie. 7°
de tailleurs de limes ; 8° de tours en bois ; 9° de
fonderie ; 10° d'instruments de mathématiques. Aujourd'hui
ce nombre d'élèves, diminué d'un tiers
par suite de divers décrets, se réduit à
300, qu'elle ne partage plus qu'entre quatre grands ateliers,
savoir : 1° forges ; 2° fonderies et moulages divers
; 3° ajustage et serrurerie ; 4° tours, modèles
et menuiserie.
Au début encore, elle ne recevait d'élèves
que sur la désignation même de Napoléon,
son fondateur, qui y plaçait de préférence
des fils de militaires, bien qu'il y accordât aussi quelquefois
entrée aux enfants de ceux qui, dans l'ordre civil, avaient
rendu des services. Maintenant, il faut avant tout subir un
examen et être déclaré admissible par un
jury spécial. Du reste, l'examen ne porte que sur la
lecture, l'écriture, l'orthographe ; la pratique et la
démonstration des quatre premières règles
de l'arithmétique ; les premiers éléments
de géométrie, jusque et y compris tout ce qui
concerne les surfaces planes ; du dessin linéaire ou
d'ornement ; et enfin la pratique d'un métier quelconque
se rapprochant de ceux enseignés à l'Ecole, et
dans lequel le candidat doit avoir fait au moins un an d'apprentissage.
Cependant, l'examen passé, la déclaration d'admissibilité
ne donne pas toujours droit à une entrée gratuite.
L'Etat ne prend à sa charge, dans chacune des trois écoles,
que 75 pensions entières, 75 trois-quarts de pension
et 75 demi-pensions, sur lequel nombre il est affecté,
à chaque département de la circonscription, une
pension entière, deux trois-quarts de pension et deux
demi-pensions. Or, pour jouir du privilège d'une entière
gratuité, et même d'une gratuité partielle,
il faut l'avoir conquis par l'examen, c'est-à-dire être
convenablement placé sur la liste des admissibles ; car
ici, comme partout pour les autres écoles du gouvernement,
l'examen a lieu, chaque année, à la même
époque pour tous les postulants. Néanmoins, si
les bourses départementales appartiennent de droit aux
candidats dans l'ordre de leur admissibilité, de l'âge
du candidat, de la position de fortune, et des services rendus
au pays par sa famille.
L'âge d'admission, qui d'abord avait été
fixé à douze ans, ensuite à treize, plus
tard à quatorze, en 1843, a enfin été reculé
à quinze depuis 1848, l'expérience ayant fait
reconnaître qu'en général des enfants au-dessous
de cet âge ne pouvaient supporter sans fatigue le travail
continu de l'atelier. Après dix-sept ans, on n'est plus
admissible. Le prix de la pension est de 500 francs par an pour
ceux des élèves qui n'ont pas obtenu la jouissance
d'une bourse ou d'une fraction de bourse. Tous indistinctement
doivent, en plus, payer à leur entrée une somme
de 200 francs pour le trousseau, et 50 francs qui sont destinés
à leur masse particulière d'entretien.
 |
La durée des études
est de trois années ; cependant les élèves
qui, dans le cours de la troisième année,
se sont le plus distingués par leur conduite et leur
progrès, peuvent obtenir, à titre de récompense,
de faire une quatrième année, mais dans une
école autre que celle à laquelle ils ont appartenu
jusque-là. Tous les ans, à la fin de l'année
scolaire, a lieu un grand examen, à la suite duquel
les quinze jeunes gens de troisième année
qui s'y sont montrés les plus remarquables reçoivent
chacun une médaille d'argent. Indépendamment
de cette récompense, le ministre peut allouer un
encouragement pécuniaire à ceux d'entre eux
qu'il en juge dignes ; mais cet encouragement n'est jamais
délivré qu'après une année entière
passée, à la sortie de l'Ecole, dans des ateliers
particuliers. De plus, une dame, veuve du sieur Louis-François
Leprince, a autrefois légué par testament,
aux écoles de Châlons et d'Angers, une rente
de 3000 fr.. pour cette somme être payée par
moitié à chacun des deux élèves
qui sortent, chaque année, les plus instruits de
ces écoles. |
Quant aux élèves de première
et de seconde année, il leur est affecté, à
titre de récompense et encouragement, vingt-cinq bons
de dégrèvement d'un quart de pension, qui sont
répartis, à la suite des examens du dernier semestre,
à ceux qui s'en sont montrés dignes par leur progrès
et leur bonne conduite. Ce large système de rémunération
n'a guère été mis complètement en
pratique que dans ces dernières années. Il aura
sans doute pour résultat de diriger vers l'industrie
des sujets capables et utiles.
L'enseignement reçu à Châlons est de deux
natures : manuel, avec l'atelier et les maîtres ; intellectuel,
avec la classe et les professeurs. En un mot, il est à
la fois pratique et théorique, les cinq premières
heures de travail, dans la partie du jour où l'intelligence
des élèves n'est encore ni distraite ni fatiguée.
Au travail physique on accorde les sept dernières heures
de la journée, divisées par un repos d'une demi-heure.
De cette façon, les deux genres d'études marchent
à peu près de pair, et à leur sortie les
jeunes ouvriers sont tout ensemble des théoriciens et
des praticiens. L'instruction théorique consiste dans
la grammaire française, l'écriture, le dessin
d'ornement et des machines, le lavis, l'arithmétique
; les éléments de la géométrie,
de la trigonométrie et de la géométrie
descriptive appliquées au tracé de la charpente,
aux courbes, aux engrenages, etc. ; la mécanique industrielle,
les notions principales de la physique et de la chimie, l'étude
des forces et des résistances matérielles. Quant
à l'instruction pratique, elle comprend, comme nous l'avons
déjà vu, le travail de la forge, de la fonderie,
de l'ajustage, et celui de la menuiserie et des tours et modèles.
Tous les élèves, après un séjour
de trois ans au milieu d'un tel centre, sont aptes à
se procurer des moyens honorables d'existence : les deux tiers,
forgerons, fondeurs, serruriers, mécaniciens, ajusteurs,
sont des ouvriers habiles et instruits ; un tiers fournit des
sujets d'élite qui peuvent devenir, après deux
ou trois ans passés dans les grands ateliers du dehors,
des contre-maîtres, des chefs d'atelier, et souvent des
constructeurs distingués. Depuis plus de vingt ans, à
toutes les expositions des produits de l'industrie, des médailles
d'argent et des médailles d'or sont obtenues par des
industriels sortis simples ouvriers de l'Ecole de Châlons.
Extrait du 'Magasin Pittoresque' publié
par Edouard Charton - Paris - 1851.
|