Documents / 1934, une révolte sous les Cloîtres du Ronceray (Angers)
 

OCTOBRE 1934: HISTOIRE D'UNE RÉVOLTE

"Dès les premiers jours de la Rencale d'Ancien, nous étions fixés sur la personnalité et les directives d'action du nouveau " Jacqu's. II venait d'une E.N.P. où il professait l'anglais. Cette origine, bizarre pour le moins, attirait d'autant plus l'attention sur sa nomination .Dès les premiers contacts il donna l'impression d'un homme très volontaire, assez coléreux, beau parleur, grand amateur de phrases ronflantes de politicien... Droits de l'homme..., liberté individuelle..., respect de la personnalité humaine..., inconcevable dans la formation des élites, etc., etc...
Avec cela, ignorant absolument tout de notre esprit, du sens de nos traditions et aussi de notre formation; mais esclave servit des consignes strictes et acceptées, en redevance d'une situation inespérée. Bientôt une grande affiche, nantie d'un paraphe prétentieux, décora les Cloîtres :

" LES BRIMADES SONT INTERDITES "

Signé : B. ...., Directeur.

Cette affiche resta une heure en place. juste le temps nécessaire pour que chacun l'admire, puis s'en alla, déchirée, devant les caniches affolés.
Dans la journée même, mis au courant, le Jacqu's réunissait la promotion et après un laïus pathétique et menaçant, essuyait sa première " marche de blosses " (batterie de sabots). C'était un rude début d'Ancien et plus d'un parmi nous avait le front soucieux. Et puis, ce furent les délations des caniches, les chahuts, suites aux rapports et notes de conduite, et la température monta rapidement. La situation se durcit encore vis-à-vis des surveillants, pratiquement les seuls en action pour repérer et dénoncer
les animateurs chez les Anciens.

Le soir, certains d'entre nous gardaient la cour des Ateliers et en défendaient l'entrée à ceux-ci, qui parfois d'ailleurs payaient leur incompréhension par des soins particuliers de la B. N.
Et nos conscrits dans tous cela?
Je dois dire que de ce côté le véritable résultat cherché par la Stration n'eut aucun effet immédiat. Devant les risques pris par nous, à chaque instant, ils firent des efforts méritoires pour nous éviter, au maximum, les ennuis. La situation quinze jours après la rentrée, nous sembla sans issue, sur le plan Traditions malgré cela et notre responsabilité ne portait pas seulement sur nos conscrits, mais sur l'avenir et nous devions avoir, malheureusement, raison quelques années plus tard. Combien de réunions de promos, combien de réunions de l'Estime, âpres et désolées ! ! !

Enfin, un jour, une idée jaillit ! Elle se répandit parmi les Anciens, d'atelier à atelier, comme une traînée de poudre; idée désespérée, mais la seule qui nous parut susceptible de sauver notre honneur de Gadzarts : la grève de la faim.

Rien ne pouvait ennuyer davantage le directeur que ce geste qui le mettait en mauvaise posture vis-à-vis de
son Administration, d'autant que les paillassons entendaient agir de même vingt-quatre heures plus tard.

Ce soir-là, la Strass fit déposer, dans les escaliers, des paniers de pain. Pas un seul morceau ne fut pris et les paniers échouèrent sur la tête des surveillants. Nous fîmes, pour la première fois, le plein avec l'eau des robinets.
Ceci se passait le 22 octobre 1934. Le lendemain, pas de petit déjeuner. Notre décision était fermement arrêtée de continuer à nous rendre aux cours et aux ateliers, comme si rien d'anormal ne se passait, et pour chacun de nous de poursuivre la grève jusqu'à la limite de nos forces.
Le midi, dernier repas de la 33-36.
Nouveau plein d'eau pour la 32-35.
Le Jacqu's vient nous haranguer, mais essuie cris et " marche de blosses ". II convoque les majors, qui lui fixent notre volonté passive et déterminée. Il ignore encore toutefois la position prise par la 33-36, mais la connaîtra très bientôt. Seuls les conscrits vont au réfectoire. Dans l'après-midi, deux d'entre nous, évanouis à l'atelier, doivent être menés à l'infirmerie. Le soir, visite des officiels, accompagnés du sous-secrétaire d'État à l'Enseignement technique.
Après maints exposés inutiles on nous obligea à voter à bulletins secrets. Nous étions 90 : il y eut 85 voix pour la continuation, cinq contre, et encore avec des réserves. Re-laïus du ministre, moins à l'aise parmi nous que l'un de nous l'eût été à un Conseil des Ministres.
Il commit, par surcroît, la maladresse, dans le feu de son éloquence, de dire des paroles hors de propos sur notre drapeau, en place comme toujours au fond de l'amphi. Alors ce fut le déchaînement. Tous. nous nous levâmes et il s'enfuit sous les vociférations, accompagnées de claquements de pupitres. Puis, le major des conscrits vint nous faire part du résultat d'un vote. Sa promotion avait décidé, à l'unanimité, de déclencher aussi la grève de la faim, par solidarité.

Nous montâmes très soucieux aux dortoirs; les visages se creusaient déjà et les nerfs prenaient le dessus.
L'Estime se réunit encore pour envisager une fois de plus les solutions qui pourraient être prises, d'après les événements.
Après trente-six heures, sans nourriture d'aucune sorte, sinon de l'eau, nos esprits ne travaillaient plus très bien et nous partîmes nous coucher sans plan bien établi.
A 5 heures du matin le lendemain, réveil général et le Jacqu's parcourt nos dortoirs en nous signifiant que par décision du ministre, nous sommes licenciés jusqu'à nouvel ordre et que nous serons rappelés individuellement, quand l'Administration le jugera bon.
Il nous informe de plus que nous serons encadrés pour aller à la gare et que nous devrons avoir quitté Angers,
au plus tard, à 8 heures.
Après quelques instants de surprise assez compréhensible, nouvelle réunion de promos. Le petit déjeuner était servi, mais personne n'y toucha, malgré les crampes d'estomac. Il fut décidé que nous devions tous nous retrouver à Angers-Maître-École à midi précises, car le temps manquait
pour aviser et organiser nos liaisons. L'un d'entre nous portait le Drap'z'arts dans son étui, mais le Jacqu's voulant le lui arracher, il faillit s'ensuivre des voies de fait. Ce camarade fut ensuite l'un des sacqués.
Dehors, des agents de ville nous attendaient, pour appuyer les caniches nous accompagnant à la gare.
C'est alors due d'un seul coup, toutes les fenêtres des dortoirs des conscrits s'ouvrirent, anxieux de connaître ce qui se passait.
En peu de mots ils eurent compris et commencèrent à huer le directeur et comme on nous pressait de partir, nous. entonâmes Larrens, auquel les conscrits répondirent par le couplet Fraternité et d'autres chants qui nous accompagnaient de loin, dans notre exil.

Que dire de notre humiliation et de notre colère en défilant dans les rues, encadrés de police. Quel calvaire cette montée vers la gare !!!
A 12 heures, nous étions tous présents au rendez-vous, commençant à nous alimenter légèrement.
Notre exclusion dura onze jours.
Et le dimanche suivant la Toussaint la promotion se retrouva au Sol's, à Angers où nos parrains nous attendaient pour nous informer des démarches faites et nous mettre en face des réalités et des forces en présence.
Cette réunion fut pénible et grave. Les moins émus n'étaient certes pas ces derniers et ce n'était pas sans amertume qu'ils venaient nous donner des conseils de capitulation.
Ils avaient tout essayé et des scènes pénibles et violentes s'étaient déroulées entre eux, le Jacq's et la Direction de l'Enseignement technique.Les conditions qui nous étaient imposées étaient :
- Rentrée immédiate dans le calme, sans aucune manifestation extérieure ou intérieure.
- Abandon de toute brimade corporelle envers les conscrits.
- Déplacement de trois de nos camarades dans d'autres Écoles.
En contre-partie les garanties suivantes étaient données :
- Aucune sanction de conduite particulière envers les membres de la promos.
- Objectivité totale dans la suite des études de nos trois camarades.
- Tous ce qui était en dehors des brimades serait admis par la Stration.

Au cas où ces conditions ne seraient pas acceptées, la Direction de l'Enseignement technique se réservait le droit de licencier les dix premiers et les dix derniers de la promotion et de plus nos trois camarades cités (Sardet, Cheval, Greau).
Que faire d'autre que de céder?
Qui pourrait nous reprocher de n'avoir pas fait notre devoir de Gadzarts?
Avant de rentrer, il nous restait à dire adieu à ces trois bons camarades, victimes expiatoires. Je passe sur cette scène pénible entre toutes. Nos amis eurent beaucoup de courage et nous les revîmes souvent par la suite.
Une seule consolation : retrouver nos conscrits et nos paillassons, qui s'étaient montrés, en cette affaire, bien dignes de nous. Et la vie de Boquette reprit, tant bien que mal. Les examens de Traditions approchaient et se passèrent très normalement, dans les formes requises.

Que devinrent ensuite nos relations avec la Stration?

Elle tenta, et c'était dans sa ligne, de saper l'action et l'unité des deux promos en détendant le régime intérieur et les sorties.
Elle resserra, par contre, vis-à-vis des conscrits ses contraintes, ce qui nous mit dans la nécessité d'intervenir à maintes reprises.
L'année se termina sans trop de heurts... Contrairement d'ailleurs aux promesses faites, certains camarades repérés ont vu s'accumuler progressivement sur leurs têtes, des notes de conduite catastrophiques. Et soixante-six seulement, parmi nous, sortirent avec le diplôme: Dans les sacqués on compta une partie de l'Estime et de la B.N., naturellement. Notre page d'histoire était écrite. Aucun d'entre nous, quel qu'ait été son sort, n'a rien regretté.
Quant à moi, je ne puis m'empêcher, depuis plus de vingt ans, de songer quand revient l'automne, à ces jours déplorables, mais qui ont certainement cimenté, entre les participants, des souvenirs impérissables."

L. TOCQUE (Ang. 32-35)
avec la collaboration enthousiaste de :
PICHAKDIE (Ang. 32-35), ERNOULT et MENUT (Ang. 33-36).

Extrait du livre de J.Guillou 'Un siècle sous les Cloîtres du Ronceray' 1956

 

 
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