Documents / La vie austère des Gadzarts sous le Second Empire
 

"J'ai connu des anciens élèves dont les promotions sont plus que centenaires, de ceux-là qui professaient pour le fondateur un culte aussi fervent que celui des aînés qui l'avaient connu. Ces anciens parlaient volontiers de leur école où la vie avait été rude, mais où ils s'étaient armés et endurcis, où ils avaient noué d'inaltérables amitiés. Ils aimaient leur école comme ils aimaient leurs condisciples, sans réserve. Combien de mes rêves d'enfant et de jeune gadz'arts, combien de mes réflexions d'hommes ont été nourris de leurs récits précis et vivants !"

"Pendant la seconde moitié du XIXème siècle, les programmes ont gardé leur ossature et leur esprit. A leur divers articles, sciences pures, sciences appliquées, travaux pratiques, histoire et français, on n'a rien ajouté que quelques notions de comptabilité et d'économie politique (…). On se borna à éliminer du programme de l'école ce qui restait de grammaire, d'arithmétique théorique et de géométrie élémentaire plane et dans l'espace pour en charger le programme d'admission, puis de ramener de sept à six les heures quotidiennes d'atelier. Mais on se garda de toucher à l'âge des élèves : on entrait et on sortait à la fin du siècle aux âges où était entré et sorti Louis Martin né en 1821".

"Six heures d'atelier et près de deux heures de dessin ne laissaient qu'un temps bien restreint pour les amphithéâtres et le travail personnel; les élèves se trouvaient donc dans la nécessité d'absorber et de digérer très vite des cours donnés à un débit extrêmement rapide, ou " d'abandonner ", pour employer le jargon sportif. En fait, la plupart de ceux qu'avaient filtrés le concours d'entrée et un examen médical alors très sévère étaient de taille à supporter cette surchauffe ; les autres étaient impitoyablement " rayés des contrôles de l'école pour insuffisance ", de semestre en semestre et dès le premier."

"Il est juste de rappeler que l'emploi du temps comportait, en plus qu'en 1947, une heure de travail effectif par jour et 25 journées de classes par an (environ 570 heures par année). Sous le second Empire, l'assiduité avait été plus sévère encore : aucune vacance entre le 1er octobre et Pâques, 8 jours à Pâques, 8 semaines en été. Plus tard, 3 jours au 1er janvier, 11 jours à Pâques, 2 mois et 10 jours en été. Tout le reste de l'année au travail, jamais de permission, sauf l'unique cas du décès d'un proche, la Noël, la Pentecôte, le 14 juillet, toutes les fêtes et tous les dimanches à l'école avec au moins 4 heures d'étude. Et 12 heures et demie de travail effectif 6 jours par semaine. C'est ce régime que j'ai connu à l'école. Pour bien mesurer le poids du travail qu'il imposait, il faut savoir que le plus jeune de ces adolescents pouvait avoir juste 15 ans le jour de son entrée et que le plus âgé ne pouvait avoir plus de 19 ans et 10 mois le jour de sa sortie. Il leur était impossible, sauf pour quelques intelligences exceptionnelles, de rien distraire du temps alloué au travail par le règlement sous peine de se laisser déborder irrémédiablement par la matière à absorber. Beaucoup étaient contraints, surtout la première année, de prendre quelques quarts d'heure de travail supplémentaire sur leurs courtes récréations. Régime de fer, a-t-on dit avec raison de cette époque, appuyé par une discipline inflexible et nullement amolli par une sensibilité coupable qui aurait encouragé le carottage des heures de travail."

"Qu'on me permette un souvenir personnel :

Un certain jeudi, vers 6 heures du soir, j'étais accoudé à mon étau, torturé par une migraine qui devenait atroce. Le sous-chef d'atelier, excellent homme surnommé Jambonneau, voulait m'envoyer à l'infirmerie, mais le chef d'atelier, homme méticuleux surnommé " l'épicier " parce qu'il pesait, pour les classer, les épreuves qui lui paraissaient équivalentes, hésitait.
   - Quitter le travail, c'est très ennuyeux, il pourrait bien patienter une heure !
   - Mais voyez-le, il ne tient plus debout.
   - Eh bien ! conduisez-le à l'ingénieur, dit le chef qui ne veut pas se compromettre.

L'ingénieur se rend au plaidoyer de mon sous-chef, non sans m'exprimer ce qu'a d'insolite une pareille faiblesse de sa part :
   - Allez donc vous reposer, cher monsieur, mais ne prenez pas de mauvaises habitudes. Vous comprendrez plus tard... on ne lâche pas son travail pour un malaise ! La sœur infirmière vit tout de suite que la maladie était un simple vannage ; elle me fit prendre un bouillon et m'envoya au lit. Le lendemain, à 5 h. 30, un garçon vint m'éveiller, porteur des ordres directoriaux: L'élève P... sera à l'étude à 5 h. 45, s'il ne demande pas à passer la visite. Je ne demandai pas... et ce fut un tort de ne pas faire donner un caractère régulier à mon abandon de travail, car mon bulletin trimestriel suivant portait : ...toutefois a manifesté un certain relâchement dans le travail."

Ce "régime de fer ", qu'on qualifierait sans doute aujourd'hui d'inhumain, n'a jamais tué personne, mais donnait aux élèves l'habitude du travail soutenu. Fort heureusement, l'époque était close où les parents devaient envoyer des vivres à leurs enfants pour calmer la faim qui les tenaillait trop souvent, l'époque où le directeur recevait un forfait pour la nourriture et où, quand il se montrait un peu trop marchand de soupe, c'était la diète chronique. Celui que connut la promotion 1866 de Châlons disait à ses élèves quand ils murmuraient :

- Mais, mes bons enfants, je me prive pour vous nourrir ! Et les gadz'arts de répéter le boniment forain : le grand pélican blanc qui se déchire les flancs pour donner à manger à ses petits enfants.
Le surnom de pélican, le pélic, est resté aux directeurs de Châlons jusqu'aux environs de 1914. Ce même père nourricier fit resservir quatre fois les mêmes piafs de riz auxquels les élèves n'avaient pas touché " sous prétexte " qu'une souris avait été trouvée dans l'un d'eux. Le jeu ne cessa que lorsque les élèves eurent emporté la pâtée en petits paquets cachés dans leurs poches.

Les promotions de mon temps n'ont pas connu cette misère ; elles se restauraient convenablement, encore que la variété ne fût pas la marque de leurs menus. -300 midis par an : soupe, bœuf et pommes de terre ; 5 dîners par semaine : haricots blancs avec viande ou omelette, salade ou camembert d'ordonnance ; au petit déjeuner, jamais de laitage, un croûton de pain garni. A chacun des trois repas, quinze centilitres de vin, sauf aux punis de salle de police. N'oublions pas une part de pithiviers et un verre de café aux trois mardis gras et aux trois 14 juillet de la scolarité. Si j'évoque ces détails futiles, c'est que cette table monotone mais robuste contribue à caractériser cette époque. Les élèves n'y prêtaient du reste aucune attention ; ils avaient bon appétit, la cuisine était propre et bien faite, les plats copieux. Il ne venait à personne l'idée de se plaindre.

La liberté hors de l'école était très mesurée. Sous le II" Empire, les élèves ne connaissaient d'autre sortie que la promenade en corps, le dimanche, traversant la ville conduits par leur fanfare marchant derrière les " fiers tapins " du couplet nostalgique des gadz à shako :

" Dites là-bas, rues de Châlons-sur-Mame
Qui tressaillaient au bruit de nos tambours,
Et dont pour nous s'ouvrait chaque lucarne,
Ces fiers tapins, les aime-t-on toujours ? "

Paul Popin - LES GADZ'ARTS - 1947.

 
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