Xavier Grall (An. 1924)

Une mort héroïque sous un feu fratricide : ingénieur mécanicien dans la marine, Xavier Grall a succombé sous le tir britannique lors d'un épisode peu connu de la terrible année 1940.


Le 22 juin 1940, Pétain signe l'armistice. Le Royaume-Uni demeure le dernier pays en guerre contre Hitler. La flotte française se disperse dans des ports hors de France métropolitaine. Cela préoccupe Churchill, Premier ministre depuis un peu plus d'un mois : il ordonne que, où qu'ils se trouvent dans le monde, ces bâtiments soient désarmés en pays neutre, invités à se rallier ou détruits. L'opération "Catapult", planifiée pour le 3 juillet 1940, va coûter la vie à 1 297 marins français, dont Xavier Grall.

 

Celui-ci est né le 1er septembre 1907, à Landévennec, petit port de la rade de Brest. Son grand-père paternel, premier-maître fusilier, et son grand-père maternel, ancien compagnon du Tour de France premier-maître mécanicien, ont servi dans la marine. Son père, premier-maître fourrier, a participé à des campagnes en Chine, aux Dardanelles, en mer Noire… Alors qu'il a douze ans, l'oncle de Xavier, charpentier de marine, lui construit un petit voilier à l'ancienne sur lequel il naviguera en rade de Brest. Enfant, Xavier fréquente l'école communale de Landévennec, puis l'école des frères de Recouvrance, enfin l'école Chevrolier de Nantes où il prépare le concours d'entrée à l'École nationale d'arts et métiers. Il entre à Angers à dix-sept ans.

À sa sortie, en 1927, ses brillants résultats lui permettent d'entrer sans concours à l'École navale et, en raison d'une acuité visuelle insuffisante, il intègre l'École des ingénieurs mécaniciens de la Marine (EIMM). Sa promotion compte 44 élèves, dont 37 ingénieurs Arts et Métiers. Xavier est le plus jeune des gadzarts admis sans concours. Il montre rapidement ses qualités de marin et, bien que mécanicien, est affectueusement surnommé par ses camarades "le Bosco" (maître de manœuvres).

Nommé ingénieur mécanicien de 3e classe (un galon) le 15 septembre 1929, il embarque sur un croiseur léger (8 000 t), le "Primauguet", puis sur le "Duguay-Trouin", du même type, sur le "Provence", son premier cuirassé, sur le torpilleur de 700 t "Hova" et le contre-torpilleur "Bison". Il reçoit son deuxième galon le 1er octobre 1931 et embarque à bord du croiseur "Dupleix" alors en essais à Lorient, puis trois ans plus tard, sur le cuirassé "Bretagne".

La même année, il épouse à Landevennec une fille de marin, Herveline. Yvonne, leur première fille, naît en 1935. Promu l'année suivante, l'ingénieur mécanicien de 1re classe Xavier Grall devient chef du service machines de l'escorteur de 610 t "La Flore" en construction à Nantes, puis en essais à Lorient. Sous les ordres du capitaine de frégate Ortoli, la "Flore" participe en Méditerranée aux opérations de surveillance de l'embargo pendant la guerre d'Espagne. Une deuxième fille, Jeannick, naît en 1938. Xavier revient à Brest, en tant qu'instructeur à l'École navale qui vient de s'installer dans de fastueux bâtiments à Lannion.

À la déclaration de guerre, il est affecté à la batterie côtière de Toulbroc'h, à l'entrée de la rade de Brest. Cela lui permet une vie familiale agréable, mais ne correspond pas à sa volonté profonde. Il a compris que l'enjeu de cette guerre n'est pas seulement territorial, comme en 1914, mais va bien au-delà : c'est l'affrontement de la liberté et du totalitarisme. Avec l'accord de son épouse qui attend leur troisième enfant, il demande un embarquement.
En octobre 1939, il monte à bord du navire amiral de la Flotte de l'Atlantique, le "Dunkerque", où il est placé sous les ordres de l'ingénieur en chef Edmond Egon (Ch. 10). Il retrouve son camarade de promotion Albert Borey (Pa. 24) qu'il a connu à l'EIMM, ainsi que Fernand Lecrocq (Li. 30), Maurice Rousset (Ch. 35) et Maurice Lemoine (Li. 35). La Flotte de l'Atlantique est commandée par l'amiral Gensoul et compte des bâtiments de ligne de la Royal Navy, en particulier le croiseur "Hood" : 42 000 t, 4 tourelles doubles de 381 mm. L'escadre franco-britannique demeure très active en Atlantique Nord durant la "drôle de guerre". Au cours de son dernier passage à Brest, Xavier assiste à la naissance de son troisième enfant, Hervé, le 30 mars 1940. Il ne reverra jamais les siens.
Le 26 avril, le "Dunkerque" appareille de Brest. Les événements se précipitent : défaite de la France, armistice, et "catapult". Le 3 juillet, la flotte britannique est devant Mers-el-Kebir et adresse son ultimatum. Dès qu'il en prend connaissance, à huit heures du matin, l'amiral Gensoul ordonne aux navires français présents sur rade de se préparer au combat, puis à neuf heures, de s'apprêter à appareiller. Les équipages sont aux postes de combat, les mécaniciens ont pris leur quart dans les machines. L'ultimatum expire à 18 heures. Tous les navires britanniques présents, dont le "Hood", ouvrent le feu sur les français.

Le 4 janvier 1945, l'ingénieur mécanicien de 1re classe Borey se souvient : "Autour du pupitre machines du "Bretagne" se tiennent l'ingénieur mécanicien en chef Egon, chef de service, l'ingénieur mécanicien de première classe Grall, chef de quart et de sécurité du groupe avant, l'ingénieur mécanicien Quentel, de quart en sous-ordre. Autour d'eux et au parquet inférieur s'affairent 80 hommes et gradés. Tous sont parfaitement calmes et confiants.
Un peu après 18 heures, les machines centrales viennent de démarrer en arrière, la passerelle signale "Attention" puis "Arrière 50 tours" des deux bords… À ce moment précis, une grande flamme jaillit sur l'arrière, entre la descente et le tableau électrique, accompagnée d'un fracas terrible auquel succèdent plusieurs détonations rapprochées. En quelques instants, déversée à flot par toutes les manches de ventilation, une âcre fumée jaune, brûlante, suffocante, envahit le compartiment. Ceux qui, placés devant les bouches d'aération, ont reçu en plein le flux empoisonné, s'abattent, le souffle coupé, la gorge en feu, les yeux brûlés… Alors, suivi de l'ingénieur en chef (...), l'ingénieur Quentel (...) enjambe les fugitifs et parvient en haut de l'échelle (...). Méthodiquement, il procède à la laborieuse manœuvre qui permettra de soulager le panneau à l'aide de la pompe de secours ; enfin le passage est libre, ils sont sauvés.
Monsieur Egon tente d'entraîner Grall en partant, mais celui-ci refuse. Voilà Grall au parquet inférieur ; Grall parle, essaie de réconforter les hommes piégés : "Courage, on va sûrement venir à notre secours… Ne vous affolez pas…" Un homme a reconnu sa voix, il implore : "Monsieur Grall, on ne va pas nous laisser mourir comme ça, dites ? Vous n'allez pas nous abandonner ?" "Non, mon petit, réplique Grall, je ne vous quitte pas." Et, péniblement, à tâtons, il remonte au parquet supérieur. En chemin, il a dû buter ou manquer l'échelle (peut-être déjà se sent-il mal ?) : il perd un soulier qu'on retrouvera dans la cale, au pied de l'échelle. Parvenu en haut, que va-t-il faire ? La température est maintenant insupportable et l'atmosphère complètement empoisonnée… Il peut encore fuir, la chose est relativement aisée. Vers 20 h 30, une nouvelle fait rapidement le tour du bord : "On a retrouvé monsieur Grall, il respirait encore, on l'a trouvé à genoux." Trois médecins s'acharnent pendant des heures. À 22 h 55 (...) Grall a cessé de vivre."
Quelques semaines plus tard, Grall fut proposé pour la Légion d'honneur avec une proposition de citation à l'ordre de l'Armée: "Officier d'élite, tué glorieusement à son poste de combat lors de l'agression britannique, à Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940". La Croix de guerre, avec palme, sanctionna cette proposition.

Les victimes de la tragédie reposent pour la plupart dans le cimetière marin de Mers el-Kébir. Quelques corps furent rapatriés : un marin inconnu repose dans le cimetière Kerfautras de Brest, au pied du monument commémorant l'événement. Le corps de Xavier Grall a également été rapatrié. Seule la mort l'a séparé de ses hommes. Celui qui répondait à la confiance par la fidélité repose dans sa terre natale de Landévennec au pied de l'abbaye Saint Guénolé. L'attachement à la terre natale, la passion de la mer, la foi sincère en Dieu ainsi que l'amour des siens avaient constitué les repères cardinaux de son existence.

Bernard Jacquet (Cl. 77)

Remerciements à Hervé Grall, fils de Xavier.

 

 
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