CHAPITRE PREMIER
1780 - 1826 - 1830
NAISSANCE ET ADOLESCENCE

Comme dans les contes de fées. Gadz'arts.
Une humble naissance et un grand fondaleur.

Une petite école naît obscure, essuie bien des traverses, est près de mourir et devient la grande Institution française dont les anciens élèves ont contribué largement à enrichir la science et l'industrie, dans toutes leurs branches, de découvertes, inventions et réalisations, les unes modestes, les autres insignes. N'a-t-elle pas formé l'ingénieur qui démontra en lui donnant un corps que le rêve fantastique des humains de naviguer sous l'eau n'était pas une chimère ? Goubet, mort dans le dénuement et endetté pour avoir travaillé seul et sans appui à son oeuvre étonnante, Goubet dont aucune de nos unités sous-marines ne porte le nom, a conçu et construit le premier submersible qui ait pu plonger, évoluer et remonter en surface par les moyens du bord. C'était un gadz'arts de la promotion 1853-1856. Ce mot « gadz'arts » venu sous ma plume est connu pour désigner les élèves des écoles nationales d'Arts et Métiers. Vocable sonore qui n'est autre que la contraction des trois mots « gars des Arts » : Gars, prononcé gas, usité aux temps anciens beaucoup plus généralement qu'aujourd'hui pour désigner les jeunes hommes, les Arts, locution plus elliptique encore que Ecole des Arts employées l'une et l'autre pour désigner leur école par les élèves, puis par le public. On retiendra de cette étymologie que gadz'arts prend un s au singulier et qu'il n'a aucune parenté avec le vocable bien connu « quat'z'arts » en dépit d'une grande analogie phonétique. Qui voit aujourd'hui les écoles nationales d'Arts et Métiers tenir leur place dans le bel ensemble des grandes écoles techniques françaises peut trouver tout naturels, et l'orientation qui a fait leur étonnante fortune : les arts mécaniques, et leur classement dans les valeurs scolaires : l'enseignement supérieur technique. Pourtant ils n'étaient nullement fatals et ne doivent rien non plus au hasard. Et même il a coûté vingt cinq années d'efforts opiniâtres dont l'an 1826 marqua le couronnement, pour ramener dans le bon chemin la première école en date qui avait bifurqué si dangereusement qu'elle en faillit mourir. On ne saurait trop y insister, si les Arts et Métiers sont devenus ce qu'ils sont, les arrêts du Destin ni les fantaisies du Hasard n'y ont été pour rien ; ils le doivent à la volonté réfléchie et tenace d'hommes qui savaient ce qu'ils faisaient et en tête desquels brille le fondateur François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld duc de Liancourt (1747-1827).

Le duc a dessiné de sa main les traits essentiels et définitifs de l'ingénieur des Arts et Métiers, mais nous n'avancerons pas qu'il avait prévu dès 1780 la forme exacte et l'ampleur que prendrait l'oeuvre qu'il concevait. Ce n'est pas ajouter au mérite des grands hommes que de leur prêter des dons de vision qui dépasseraient l'entendement humain. Que le fondateur de la plus illustre et ancienne dynastie du monde, Hugues Capet, ait entrevu ou non l'hexagone français quand il consolidait son petit domaine et son autorité fragile, cela importe peu ; son mérite et sa gloire sont d'avoir conçu et appliqué les principes d'où procéderait le mieux réussi et le mieux cimenté des rassemblements de terres qu'est la France.

La gloire et le mérite de La Rochefoucauld-Liancourt sont d'avoir conçu une idée-force : la dualité de l'enseignement de chaire et de l'enseignement manuel, et l'ayant conçue, de lui avoir donné la vie en les bâtiments de La Montagne à Liancourt. Réalisation modeste, mais riche d'un avenir qu'il a d'ailleurs lui-même préparé, dirigé et fixé.

Don précieux déposé par les bonnes fées dans le berceau des Arts et Métiers, ce principe fécond par lequel ils ont grandi reste leur principe de vie ; les gadz'arts ne doivent pas l'oublier : s'en écarter serait vouer leurs écoles à la mort, ou à une vie de corps sans âme pire que la mort. Il serait d'ailleurs injuste d'oublier le but pratique visé par le fondateur. Colonel de dragons, il voulait préparer une vie aisée et utile au pays à ceux des pupilles de son régiment qui ne pouvaient pas être enfants de troupe. Car en ces temps où le service militaire était volontaire, ceux qui auraient voulu être soldats ne le pouvaient pas tous. Les peuples n'avaient pas encore conquis le précieux droit du service militaire universel et obligatoire, forme la mieux réussie, après la mort, de l'égalité totale des hommes.

Le dessein philanthropique et national est donc évident, mais il ne saurait voiler l'excellence du principe scolaire mis à son service, fruit des méditations d'un homme averti qui l'appliqua constamment jusqu'à la fin de sa carrière active en 1823, après l'avoir fixé dans les arts mécaniques où il avait trouvé un terrain particulièrement propre à féconder le concept génial.

Qu'après 160 ans ce principe se retrouve sans déformation dans les établissements de haute culture scientifique et technique nés de la petite école de La Montagne, qu'il fasse l'originalité d'un corps puissant d'ingénieurs, voilà qui fait de La Rochefoucauld plus qu'un précurseur, plus qu'un créateur occasionnel et philanthrope : un grand fondateur conscient de ce qu'il a fondé. D'autres écoles valeureuses ont été créées du premier jet à leur niveau et pour leur objet définitif ; elles sont une manifestation de l'intelligence avertie. La londation du Duc dans sa réalisation première infime est un fruit du génie. Les gadz'arts voient juste quant à leur reconnaissance pour leur père spirituel, ils mêlent la fierté pour une telle origine et le siècle et demi de vie puissante qu'elle a valu à leur Corps. Ce sont des titres de noblesse dont on peut se parer avec un orgueil qui n'est pas coupable, car il ne saurait blesser ni léser personne.

Aussi peut-on s'étonner de certains travestissements des origines qui tendent à rabaisser sournoisement le mérite, sinon la valeur et la portée de la conception du fondateur. C'est ainsi que de jeunes camarades me contaient avec conviction que La Rochefoucauld avait fondé une école militaire dont la Révolution avait fait une école d'Arts et Métiers. Anticipant sur le récit, disons que c'est exactement le contraire qui se passa : les élèves du Duc, recrutés dans un milieu militaire, recevaient un enseignement civil pour les pré- parer à une carrière civile. Et de cette école parement civile, le Directoire fit une école militaire après que la Convention l'eut confisquée, et à laquelle Bonaparte devait redonner son caractère primitif. La version inventée n'est même pas vraisemblable ; sous tous les régimes et en tous les temps, jamais un particulier n'a pu fonder et encore moins être propriétaire d'une école militaire ; une école militaire a toujours été une institution d'Etat, propriété de l'Etat. Qui avait pu raconter une pareille histoire à ces jeunes gens ? Et dans quel but voulait-on tromper les gadz'arts sur le passé de leur école ?