Une adolescence tourmentée. Déviations et péril de mort.

Dès sa fondation, la petite école s'était mise à pousser comme une plante saine dans un terrain propice. Des colonels d'autres régiments y avaient envoyé aussi de leurs pupilles et en 1792, lorsqu'après le Dix-août le Duc émigra, il laissait son école en pleine ascension de programme d'enseignement et d'effectif, comptant déjà près de 100 élèves. On ne reprochera pas à la Première République d'avoir voulu abolir cette institution d'Ancien Régime. Elle la trouve même si bonne qu'elle commence par la confisquer. Puis la trouvant à l'étroit dans sa ferme aménagée, elle l'installe au château de Liancourt, ce qui était très bien. Dès 1796, elle y fait enseigner les mathématiques élémentaires, le dessin, la topographie ; excellente chose aussi. Mais elle s'avisa bientôt de lui annexer les écoles de Mars, de Saint-Martin, de Popincourt. Gros appoint d'effectif, mais afflux hétérogène et perturbant. La mesure n'était pas très heureuse et le changement qui fut ensuite apporté était encore plus regrettable : le Directoire en fit une école militaire. Je ne suis pas le moins du monde, on s'en doute, hostile aux écoles militaires et je comprends parfaitement qu'il fallait des cadres instruits aux énormes contingents fournis par la conscription, récemment instituée, aux quatorze armées de la levée en masse qui enthousiasmèrent le jeune écolier que je fus un siècle plus tard ; je n'en pense pas moins que l'on aurait pu et dû se pourvoir autrement.

En ce dernier quart du XVIII ème siècle où tant de découvertes scientifiques et d'initiatives techniques annonçaient un prochain essor industriel, l'existence d'écoles techniques s'imposait et c'était une étrange façon de favoriser le progrès économique que d'envoyer aux armées les élèves de la seule qui existât à part les écoles spéciales des Mines créée en 1783 et des Ponts et Chaussées réorganisée en 1784.

En somme, l'école devenait tout le contraire de ce qu'avait voulu son fondateur et, pendant dix ans, elle allait être l'objet de bien des altérations et déviations au hasard des événements et des hommes au pouvoir, L'école allait alors vers sa fixation définitive en une école militaire ou vers sa disparition pure et simple comme tant d'autres créations éphémères de ces temps de gestation troublée. Dans l'un ou l'autre cas, l'idée de La Rochefoucauld sortait du domaine des réalisations et l'établissement en France d'un enseignement technique organisé était reculé jusques à quand ? L'école, cependant, devait échapper à ce déplorable avenir. Comment a-t-elle pu survivre aux perturbations et aux troubles de structure et comment, y ayant survécu, a-t-elle pu retrouver sa ligne primitive dans toute sa pureté ?