Qui était La Rochefolicauld-Liancourt ?
L'histoire arrangée et l'enrôlement des morts.

On relate volontiers les décisions très regrettables de 1823 et 1827 et l'on ne dédaigne pas à cette occasion d'utiliser le vocabulaire de monsieur Prud'homme : gouvernement rétrograde, ennemi du peuple, intransigeance aveugle... Et l'on condamne .sans appel comme si l'on disposait des balances de précision de Dieu le Père. On pourrait d'ailleurs tirer des faits en cause un verdict d'acquittement, car rien n'est plus aisé que de solliciter les textes et les faits dans un sens ou dans l'autre. Nous laisserons ces jeux puérils, nous laisserons les épithètes et nous chercherons à démêler la pensée et le rôle véritable de ceux qui ont bâti une tranche particulièrement intéressante d'histoire. Nous nous. souviendrons que presque toujours, dans l'homme, le bon et le mauvais s'équilibrent à peu près, qu'il en est aussi peu de tout à fait bons que de tout à fait mauvais. Nous nous représenterons nos personnages animés comme nous-mêmes des sentiments et des passions de l'homme, influencés comme nous-mêmes aussi par les circonstances et l'ambiance de leur temps. Puis, ces précautions prises envers notre esprit, nous tâcherons d'être justes, tâche plus complexe que de rendre desjugements définitifs destinés à vérifier des concepts sommaires adoptés à l'avance.

Il est essentiel, d'abord, de définir l'homme qu'était le duc de La Rochefoucauld. Pour mon compte, je me le suis longtemps représenté comme une sorte de philosophe, un philanthrope humanitaire, pacifiste et quelque peu antimilitariste, un colonel occasionnel sans conviction, un noble fourvoyé et mal à l'aise dans son ordre et dans son époque, plutôt gêné par le grand Jiom qu'il porte, créant enfin son école un peu par dédain du métier des armes ; puis passé dans les dernières années de sa vie à l'hostilité ouverte contre le régime politique du moment.

Un tel personnage me semblait à la vérité un peu forcé, froid, rigide, peu humain en un mot ; mais après tout, tous les genres de phénomènes peuvent exister et puis, avouons cette impression un peu enfantine, il me semblait retrouver les lignes de mon dessin dans la figure grave et austère, osons dire morose, du buste d'homme sur l'âge qu'on a choisi pour perpétuer parmi les gadz'arts les traits du fondateur, comme s'il .n'avait pas été jeune lors de la fondation, ni affable toute sa vie.
Je connus un jour que mon portrait ne valait rien. Il s'accordait certes admirablement avec ce que j'avais lu et entendu des commentateurs du Duc, mais pas du tout avec ses actes, ses paroles et ses propres écrits. Le personnage évoqué n'était qu'une construction de l'esprit, artificielle, comme en bâtissent les auteurs à thèse pour incarner une idéologie de leur goût. L'image romantique s'est effacée devant mes yeux et j'ai vu en La Rochefoucauld un être de chair et d'os, avec un coeur et un cerveau d'homme vivant. Son oeuvre ne m'en est apparue que plus grande et plus belle. On pense bien que beaucoup d'anciens élèves et peut-être tous ont vu le fondateur comme je le voyais moi-même ; aussi les convives du banquet de l'association de 1924 furent-ils quelque peu étonnés quand, après avoir entendu l'éloge rituel et conformiste du Duc, ils entendirent le duc François de La Rochefoucauld, dans son allocution, demander la permission de rappeler que son ancêtre avait été « aussi » un colonel de dragons. Puis, il fit observer qu'une bonne armée a bien son utilité, ne fut-ce que pour permettre à la nation de travailler tranquillement au progrès industriel et social. Les événements de 1914 et encore plus ceux de 1940 ont rappelé cruellement aux Français trop nombreux qui l'avaient méconnue, que cette vérité première est éternelle.
L'orateur avait fait revivre la pensée du fondateur. Des pupilles de son régiment, les uns seront soldats et les autres des producteurs instruits vivant aisément du fruit de leur travail. Egale compréhension des nécessités économiques et militaires, intuition créatrice et bonté, cerveau complet et équilibré.

Devenu vieux, en 1823, il dira aux élèves : « La carrière de l'industrie est le champ où vont désormais combattre les nations trop longtemps déchirées par de sanglants combats. » "Plus que jamais le Duc a conscience de l'expansion industrielle qui se dessine et des compétitions économiques qui s'annoncent. Il déplore de toute évidence les longues guerres idéologiques, les tueries pour rien. Il veut convaincre ses auditeurs, une bonne fois, que c'est dans l'industrie et non dans l'armée qu'est leur véritable destination. Mais fait-il une prédiction de paix éternelle, croit-il en l'inutilité de l'armée ? Qui -serait tenté de le croire n'a qu'à vivre par la pensée en cette année 1823 et le propos du Duc lui dira tout autre chose.
I
maginons en effet un contemporain de sens rassis qui a vu la France envahie, saignée à blanc et ruinée par 23 ans de « sanglants combats », détestée et méprisée par l'Europe, et qui la voit, huit ans après Waterloo, rétablie et prospère avec des finances restaurées, une natalité triomphante et son autorité diplomatique d'antan retrouvée. Il sait que la politique génératrice des guerres est abandonnée, il voit une armée solide et une bonne flotte propres à retenir les voisins en mal d'agression. N'est-il pas fondé à croire à une longue paix, du moment que les conditions véritables de la paix lui semblent rétablies pour toujours ? Le fait est que la France devait connaître la paix dans la dignité jusqu'au jour où les conceptions du premier Napoléon revinrent diriger la politique française, après l'avènement du second régnant du nom.
La chronique des temps révolutionnaires rapporte le dialogue bien connu du 14 juillet 1789 : — C'est donc une révolte ? dit Louis XVI,— Non Sire, c'est une révolution ! On 'a prêté cette réponse concise au duc de La Rochefoucauld-Liancourt qui avait présidé la Constituante ce jour-là, mais je suis fondé à croire que l'interlocuteur du roi fut plutôt un comte de La Rochefoucauld parent du duc. Dans tous les cas, la phrase historique fait honneur au bon sens de son auteur, prouve sa clairvoyance et contient le sage avertissement d'un intelligent conseiller. Mais pour voir sous ces trois mots limpides et parfaitement explicites une sympathie quelconque pour les émeutierg et la révolution en marche, il faut avoir au préalable prêté gratuitement une telle tendance à celui qui les prononça.

Que La Rochefoucauld ait subi plus ou moins l'influence des encyclopédistes et des philosophes, qu'il ait été plus ou moins séduit par les postulats de Rous- seau, c'est fort possible, car c'était une mode très répandue dans la noblesse de son temps et jusque dans la proche parenté du roi. Il n'en a pas moins montré qu'il n'était ni peu ni prou révolutionnaire. Député de la noblesse, il concevait les réformes qui s'imposaient comme les concevaient tous les députés en arrivant aux Etats généraux : dans le cadre monarchique traditionnel. (On n'aurait pas trouvé dix républicains dans toute l'Assemblée, a dit Camille Desmoulins.) C'est d'ailleurs ce qui rend intelligible le propos du comte de Chambord, prétendant de la branche des Bourbons, disant près de cent ans plus tard : « Ensemble, quand vous voudrez, nous reprendrons le grand mouvement de 89. »
Le Duc montrait si peu d'inclination pour le régime qui se préparait qu'il fut bientôt suspect. En 1792 il fut destitué de son commandement militaire de la place de Rouen, puis il afficha son désaveu de la Révolution en émigrant. Son école fut confisquée par l'Etat. Il devait d'ailleurs mettre à profit ses années d'absence pour enrichir son information économique aux Indes et en Amérique du Nord.
Il ne cessera pas de se préoccuper de son école. Et quand il rentrera en France, dès 1799, et cherchera le contact de Bonaparte, ce ne sera pas en rallié au régime, c'est en homme qui risque tout, sa condamnation à mort n'ayant pas été rapportée, pour sauver sa fondation. Plus tard encore, ce n'est pas en rallié à l'Empire qu'il sera en relation avec les ministres de Napoléon, c'est en homme qui s'est donné la mission de faire prospérer les écoles d'Arts et Métiers.
Voici au surplus qui lèverait les derniers doutes sur ce qu'était la pensée politique, militaire et religieuse du Duc : dans la promotion de 1781 dans l'ordre royal des chevaliers de Saint-Louis, on relève le nom de François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld duc de Liancourt, mestre de camp, commandant le régiment de La Rochefoucauld-dragons.