L'ordre de Saint-Louis, fondé par Louis XIV en 1693, se distinguait de ceux qui existaient déjà par des particularités caractéristiques. Alors que quatre degrés de noblesse étaient exigés dans l'ordre de Saint-Lazare et de Notre-Dame du Mont-Carmel, qu'il en fallait trois pour devenir chevalier du Saint-Esprit ou de Saint- Michel, Louis XIV avait voulu qu'on pût devenir chevalier de Saint-Louis sans être d'extraction noble. L'ordre était réservé exclusivement à ceux qui faisaient « profession de la religion catholique, apostolique et romaine », avaient servi « sur terre ou sur mer, en qualité d'officier, pendant dix années ».
Le serment prononcé par les chevaliers comportait l'engagement « de vivre et de mourir dans la religion catholique, apostolique et romaine, d'être fidèle au roi et de ne jamais se départir de l'obéissance qui lui était due ainsi qu'aux chefs tenant leur pouvoir du roi, de garder, défendre et soutenir de tout leur pouvoir l'honneur et l'autorité du roi, ses droits et ceux de la couronne, envers et contre tous, de ne jamais quitter son service... etc. ». Rien n'obligeait François de La Rochefoucauld à être chevalier de Saint-Louis. En entrant, dans le temps de la fondation de son école, dans cet ordre royal, le seul qui fût essentiellement religieux et militaire, il témoignait volontairement de son attachement à la royauté, à l'état militaire et à l'Eglise. Car il est impossible de se représenter ce parfait honnête homme prêtant un faux serment afin de pouvoir se parer d'une décoration. (Je dois noter ici que les documents relatifs à l'Ordre et à la promotion du Duc sont dus à l'obligeance de M. Paul Mariage, industriel à Paris, qui les a relevés pour moi à la Bibliothèque nationale.)

En 1792, l'Assemblée nationale supprima la caisse de l'Ordre, puis la Convention supprima l'Ordre lui- même et ordonna de briser le grand sceau (15 octobre 1792). Si un changement s'était opéré dans les idées du Duc, soit à ce moment soit plus tard et jusqu'à la Restauration, ces décrets lui auraient permis de se dégager de son serment sans être parjure ; il lui suffisait d'admettre comme fait accompli l'abolition de sa qualité de chevalier par le gouvernement de fait. Mais, de même que Louis XVIII qui, de son exil, pourvoyait aux vacances parmi les dignitaires et créait de nouveaux chevaliers, il tint pour nuls les décrets révolutionnaires. Et quand l'Ordre fut légalement rétabli, en décembre 1819, il en était toujours membre, et son serment jamais renié l'engageait désormais envers le roi et les droits de la Couronne. Le Duc était d'ailleurs entré dans l'Ordre royal de la Légion d'honneur que la Restauration avait maintenu.
Maintenant que les convictions du Duc sont bien établies par lui-même, je demande en quoi cela pourrait diminuer la qualité de son œuvre de grand et utile Français, en quoi cela peut modifier les sentiments des gadz'arts à son endroit.

A ces témoignages qu'on ne saurait mettre en doute qu'en prêtant à La Roche- foucauld une duplicité inconcevable, on ne peut opposer que ses désaccords avec certains ministres de Charles X, c'est-à-dire rien. Car on se dispute fort bien entre gens de même opinion et quiconque n'a jamais pensé que des tenants de tel ou tel parti qui combattirent si âprement tel ou tel ministère de la IIIème République n'étaient plus républicains.
La légende de La Rochefoucauld est un beau cas de l'enrôlement des morts, devenu pratique courante pour bien des historiens modernes. Saint Thomas, Descartes, Bossuet, Turenne, Fénelon et tant d'autres sont enrôlés par divers partis au titre de précurseurs. De Jeanne d'Arc, l'un vous fait un annonciateur de la démocratie, l'autre une préfiguration de Martin Luther, un troisième un apôtre évangéliste, tel ce jeune prédicateur qui, en l'église Saint-Sébastien de Nancy, s'ingéniait à démontrer que Jeanne ne songeait qu'à convertir des âmes, le salut de la France ayant été obtenu accessoirement, comme un sous-produit, si l'on ose dire, de ses opérations. Si bien qu'un spirituel auditeur me disait en sortant de l'église : L'abbé s'est donné une peine inouïe pour excuser le Bon Dieu d'avoir fait par Jeanne un miracle national.
On ne grandit pas les belles figures en les déformant, mais on fait de l'histoire un conte fantaisiste. Faire un jour de Joffre, Doumer ou Clemenceau des royalistes serait aussi malhonnête et stupide que de faire aujourd'hui un républicain de La Rochefoucauld-Liancourt, pair de France, chevalier des ordres du roi de Saint-Louis et de la Légion d'honneur. Que les écoles nationales d'Arts et Métiers soient une fondation d'Ancien Régime par un grand seigneur qui fut ensuite un émigré, est-ce que cela peut troubler, des convictions démocratiques désintéressées ? Pas plus que ne sont troublées des convictions royalistes par le républicanisme avéré de tels grands hommes ou simplement de bons amis très estimés.
On put entendre un jour un orateur s'efforcer de montrer en M. Edmond Labbé le continuateur de La Rochefoucauld. C'était assez hardi, et j'ignore lequel des deux hommes l'orateur voulait grandir, mais il se donnait une peine bien inutile. Car au fond, qu'est-ce que cela peut bien faire aux gadz'arts que le Duc n'ait pas professé les doctrines de l'ancien directeur de l'Enseignement technique.
(Je tiens à déclarer ici que la mort récente de M. Edmond Labbé ne saurait m'interdire de parler librement des actes de sa vie publique de grand fonctionnaire. Il suffit que je ne dise de lui jamais rien qui mette en cause son honneur et sa probité. Si la bienséance et la correction exigeaient de ces retenues, on n'aurait jamais écrit un mot d'histoire politique, économique et littéraire.)